Un peu d'histoire parisienne
Jusqu’à l’apparition du phyloxera à la fin du XIXe siècle l’Ile de France a été une très importante région viticole.
Si la vigne a été introduite en Gaule, au début du VIe siècle av JC, c’est dès le Ier siècle de notre ère qu’apparaissent les premières vignes gauloises dans la région. A Argenteuil dès le IVe siècle, Julien l’Apostat, empereur romain, aurait vanté les vins de Lutèce (Paris de l’époque) et des coteaux d’Argenteuil.
Au bas moyen-age, les abbés de Saint Denis propriétaires des vignes d’Argenteuil les exploitent avec l’aide la population locale.
Au XIIIe siècle Henri d’Andeli, clerc poète dans son poème «La bataille des vins», écrivait, que le vin d’Argenteuil jouit d’une renommée qui l’autorise à être «le plus digne d’abreuver bien le roi de France». En effet, à cette époque la qualité du cru d’Argenteuil était reconnue aux tables royales de France et d’Angleterre. Cette bataille des vins en octosyllabes de 204 vers se déroula à la table du roi de France Philippe, c’est-à-dire de Philippe-Auguste, dont plusieurs témoignages confirment qu'il était passablement porté sur la boisson. Le roi a envoyé partout ses messagers rassembler les meilleurs vins blancs, que le poète énumère complaisamment. Un prêtre anglais, revêtu de l’étole, et dont le français fortement anglicisé est supposé produire un effet comique, excommunie les mauvais vins ou les chasse à coups de bâton. Ceux qui restent en lice ne tardent pas à se disputer la préséance et, nous dit le poète, ils en seraient venus aux mains si les vins avaient des mains.
Présentation du roi Philippe Auguste :
"Voulez -vous ouïr grande fable
Qui advint avant hier sur la table
Du bon roi qui eut nom Philippe
Qui volontiers mouillait sa pipe
Du bon vin qui était du blanc.
Il le trouvait gentil et franc
Et proclamait son amour
Pour le bien et pour la douceur
Que le vin possédait en lui.
Et en buvait, même sans soif."
Convocation au grand tournoi des vins de France :
"Notre roi fort courtois et sage
Monde à tous ses messagers,
D’aller les meilleurs vins chercher,
Qu’il pourrait sur terre trouver."
Défilé des vins :
"D’abord manda le vin de Chypre
Ce n’était pas cervoise d’Ypres
Vins d’Alsace et de Moselle,
Vins d’Aunis et de la Rochelle,
De Saintes et de Taillebourg,
De Milan et de Trenebourg,
Vins de Palme, vin de Plaisance,
Vins d’Espagne, vins de Provence,
De Montpellier et de Narbonne,
De Béziers et de Carcassonne,
De Moissac, Saint-Émilion,
Vins d’Orchaise et de Saint-Yon
Vins d’Orléans, vins de Jargueil,
Vins de Meulan, vins d’Argenteuil,
Vins de Soissons, vins d’Hautviller,
Vins d’Epernay le Bachelier,
Vins de Cézanne et de Samois,
Vins d’Anjoie et du Gatinois,
D’Issoudun et de Châteauroux,
Et aussi vins de Trilbardou,
Vins de Nevers, vins de Sancerre,
Vins de Vézelay, vins d’Auxerre,
De Tonnerre et de Flavigny
De Saint-Pourçain, de Savigny,
Vin de Chalblis et vin de Beaune,
Ce dernier vin n’est pas trop jaune,
Mais plus vert que corne de bœuf,
Le reste ne vaut pas un œuf.
Tous vinnent en grand cortège,
Sur la table, devant le roi,
Et comme Dieu parle au Cygne
Chacun des vins se fit plus digne
Pat sa bonté, par sa puissance,
D’abreuver bien le roi de France.
Discussion et mérites vantés Concurrents dépréciés :
vins d’Ile de France
"D’abord parla vin d’Argenteuil
Qui fut clair comme larme d’œil,
Et dit qu’il valait mieux que tous,
" Tais-toi, bête fils de putain ",
Lui dit le vin de Pierrefitte,
Tu joues à ta défaite
Car ici tes trèves sont défaites
Je vaux beaucoup mieux que vous
A témoin les vins de Marly,
De Dueil, de Montmorency"
Vin d’Ile de France
"Sang-Dieu, dit le vin de Meulan,
Argenteuil, je suis fort dolent
Que tes compagnons tu méprises
Sache que nous nous en plaignons
Avec Sire Crouy de Saissons
Les vins de Laon et de Tausons
Ces vins qui passent Vermandois
Et doivent sièger sous dais"
Vins de Champagne
"Epernay dit à Hautviller,
Argenteuil veut trop ravaler
Tous les vins de cette table"
"Tu fais trop le connetable
Nous passons Châlons et Reims,
Nous ôtons la goutte des Reins,
Nous éteignons toutes les soifs"
Vin d’Alsace
"Sur ses pieds saute vin d’Alsace,
Gentil vin qui convient au roi.
" Epernay tu es déloyal
Tu n’as droit de parler en cour.
Moi les peuples je secours.
Entre moi et ma Demoiselle,
Longue tonne de la Moselle.
Nous secourons les Allemands,
Nous faisons ce que nous voulons.
Des Colognois prenons l’argent
Dont nous nourrissons notre peuple "
Vin de la Rochelle
"Vous l’Alsace, vous la Moselle,
Si repaissez le peuple d’Herr
Moi, j’abreuve l’Angleterre,
Bretons, Normands, Flamands, Gallois,
Les Ecossais, les Irlandais,
Les Norvégiens et les Danois.
Au Danemark va mon empire
Des vins je suis la zibeline
Je rapporte tous les Sterlings."
Vins du Berry
"Chauvigny, Morichard, Lassaye
Châteauroux et Busançais
Montmorillon et Issoudun
Vinrent en groupe devant le roi,
Pour abattre la jactance
De tous les bons vins de France"
Réponse des vins d’Ile de France aux attaques
"Les vins français se défendirent
Et, courtoisement, répondirent:
Si nous êtes plus forts que nous,
Nous sommes savoureux et doux.
Nous ne causons nulle tempête
Aux coeurs, aux corps, aux yeux, aux têtes
Mais les vins de Saint-Bris et d’Auxerre
Mettent sur la paille leurs buveurs."
"On voyait les vins disputer
Et chacun sa force avirer
Et chacun mener sa défense
Sur la table devant le roi
Tant et si fort, je le sais bien,
Que s’ils avaient eu pieds et moins
Ils se seraient entretués
Le roi n’aurait pu l’empêcher
Lui qui assistait au combat..."
Le roi du blanc bien se paya
Et chacun des vins essaya"
Arrêt du roi
"Le roi couronna les bons vins
A chacun il donna un titre
Du vin de Chypre il fit un pape
Qui resplendit comme une étoile.
Il fit Cardinal et légat
Le si gentil vin d’Aquilat.
Je fit trois rois et puis trois comtes
Et tant il allongea son compte
Qu’il fit douze pairs de France
Qui du roi ont la confiance"
Qualités thérapeutiques du bon vin vantées
"Qui aurait un vin nommé pair
A prix d’or ou à prix d’argent
Sur sa table, à son dîner,
S’en verrait fort bien arrangé
Jamais maladie il n’aurait
Jusqu’au jour où il mourrait"
Conseil de Modération
"Qui n’a pas mieux il n’a pas tort,
Si avec femme il dort.
Vin roturier, vin pair, vin clerc,
Prenons le vin que Dieu nous donne."
Au XVe et XVIe siècle le vignoble argenteuillais a été fortement endommagé à cause de la guerre de cent ans.
Au XVIIIe, avec plus de mille hectares en production sur un territoire de 1 700 hectares, elle était la plus grande commune viticole de France. Les vignerons cherchaient des débouchés à cette production de masse. La récolte de 1788 s’éleva à 13. 400 hectolitres.
Depuis l’édit royal de 1776, les vignerons pouvaient vendre leur vin aux guinguettes situées aux portes de Paris. Auparavant, il était interdit depuis un arrêté du parlement de Paris de 1572 aux marchands de vin, cabaretiers et taverniers de la capitale de s’approvisionner à moins de 20 lieux ou 40 toises soit environ 88 km de cette ville. Par contre, cet édit n’abolissait pas les droits à payer pour faire entrer une marchandise dans la capitale, d’ou le dicton populaire «Le mur murant rend Paris murmurant».
En 1790, certains députés du Tiers-États, à l’Assemblée Nationale s’en plaignirent. Nicolas Ledoux architecte de la Saline d’Arc et Senans dans le Doubs venait en effet de construire à Paris la barrière dite des Fermiers Généraux avec ses pavillons d’octroi dont il reste aujourd’hui ceux de la place Denfert-Rochereau, de la porte de Vincennes, de la place de Stalingrad et enfin du Parc Monceau.
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, près de Montmartre certains des cabarets s’appelaient «Au vigneron d’Argenteuil-Marchand de vin traiteur» ou à Clamart, «P’tit pot d’Argenteuil», parce qu’on y buvait le «Piccolo» d’Argenteuil. L’arrivée du chemin de fer dans la deuxième moitié du XIXe allait être fatale à cette production car il permit la venue à Paris de vins de meilleure qualité que le «Piccolo» argenteuillais. En 1900, le phyloxera porta un coup fatal à la production.
Le dernier vigneron d’Argenteuil a cessé son activité en 2000. L’année suivante, la ville, pour maintenir cette culture traditionnelle locale a replanté des ceps de vigne.
En Seine et Marne en 1809 on produisait du vin dans l’arrondissement de Melun.
Si le village de Belleville n’a été annexé à Paris qu’en 1859 avec La Courtille, il a été un important lieu de production viticole. Au moment de son rattachement à Paris, Belleville avec 45.000 feudataires était en nombre la deuxième commune du département de la Seine après Paris bien sûr. La colline de Belleville a connu un destin bien différent selon les siècles. Au Moyen Age, de nombreuses communautés religieuses acquirent des domaines. Elles défrichèrent, plantèrent des vignes.Déjà à l’époque carolingienne, des clos de vigne couvraient le plateau de l’ancien Belleville, appelé alors Savies. Au XIIIe siècle, la ferme de Savies, tenue par des moines, possédait 15 hectares de vigne situées probablement, en partie, sur l’actuel parc de Belleville. Tavernes et guinguettes s’y disputèrent la place du XIVe au XVIIIe siècle. «Au Tambour Royal », 36 faubourg du Temple, le célèbre Ramponeau servait un vin issu des vignes de Belleville appelé la « Piquette ».un vin jeune, légèrement effervescent, d’où son nom, dont le sens a depuis bien changé. Une grande fête était organisée chaque année sur la colline, à l’occasion de Mardi-Gras. Le dernier jour du carnaval, le tout Paris venait en masse assister à la «descente de la Courtille », dirigée par Milord l’Arsouille, du nom des gargotes qui longeaient la rue de Belleville. «Le coq Hardi» ou «La Carotte Filandreuse» étaient le théâtre de beuveries légendaires. Sur cette colline, qui fut autrefois un village, une petite parcelle de 500 m2 a été replantée en 1992. Elle est composée de 160 ceps de pinot meunier et de 27 pieds de chardonnay. Ces pieds de vigne rappellent le passé viticole du quartier. C’était en effet à Belleville que l’on produisait le «guinguet», le vin que l’on boit pour danser au son des guigues, le vin qui donna plus tard son nom aux guinguettes, ces cabarets aux portes de la ville où le vin n’était pas taxé. Il était jeune et légèrement pétillant.
Jacques Hillairet auteur du dictionnaire Historique des rues de Paris citait un dicton de 1830 qui disait : «Voir Paris sans la Courtille, c’est voir Rome sans le Pape». Des noms de rues du quartier témoignent encore aujourd’hui du passé viticole comme la rue des Panoyaux qui traversait un vignoble dit «Le Pas Noyaux» car ses raisins étaient sans pépins (jacques Hillairet dixit).
Actuellement, on compte plus de cent vignes en Ile-de-France dont une dizaine à Paris entre autre :
- Vigne du parc Georges-Brassens : Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, un grand vignoble couvrait tout le sud du hameau de Vaugirard. On y produisait le clos des Morillons et le clos des Périchots, qui ont donné leur nom aux rues voisines. C'est pour renouer avec cette tradition que 700 pieds de pinot noir ont été plantés en 1983 sur quatre grandes terrasses bien ensoleillées. La terre rapportée a été mélangée avec du sable de Loire et de roche calcaire qui restituent la chaleur accumulée durant la journée et permettent un drainage efficace.
- Vigne du parc de Bercy en souvenir des entrepôts.
- Vigne de Montmartre; plantation : 1932; surface : 1.556m2; nombre de pieds : 1762
Cépages : 27 différents dont 75% de Gamay, 20% de Pinot et quelques pieds de Sibel, Merlot, Sauvignon blanc, Gewurztraminer, Riesling… production : 1.000 kilos
La vigne de Montmartre est la plus ancienne vigne contemporaine de la capitale. Dès l’époque gallo-romaine, la vigne apparaît sur le site où se développera ensuite Paris. Cette culture ne cessera de s’étendre, surtout au Moyen Age, et plus tard encore. Au 16e siècle, les habitants de Montmartre sont principalement des laboureurs-vignerons. Les vignes sont cultivées du sommet de la colline aux plaines environnantes. La vigne disparaît au 18e siècle devant l’assaut conjugué des promoteurs immobiliers et de la concurrence des autres régions viticoles françaises.
C’est en 1932 que la Ville de Paris planta ce clos conformément aux vœux de la société « le vieux Montmartre ». Il est constitué des variétés les plus classiques des provinces viticoles de France, ainsi que d’une sélection d’hybrides vigoureux et fertiles.
Les fêtes des vendanges commencèrent à Montmartre dès 1935.
Tous les vins récoltés et vinifiés en Ile de France sont interdits de vente sauf au profit d'oeuvres sociales communales car il n'y a pas eu continuité de production depuis le moyen âge. C'est donc le cas pour le vin de Montmartre.
Il existe cependant deux Exceptions :
Le Clos Saint Maurice à Suresnes qui produit un blanc composé de Chardonnay et de Sémillon de qualité et de prix raisonable.
Si l’on vous demande un jour si l’on produit du vin A.O.P en Ile de France, vous pourrez répondre par l'affirmative. En effet trois communes de Seine et Marne mitoyennes avec le département de l’Aisne, Saacy sur marne, Citry et Nanteuil ont le droit à l’appellation Champagne pour 82 ha (16 ha en 1982).
reproduction interdite © stackanovins 2012